Culture

[Coup de cœur lecture] Tiffany McDaniel – Betty

Tiffany McDaniel Betty Les lectures d'Isa Pernot Aujourd'hui je m'aime Editions Gallmeister François Happe Traduction française

“Ce livre est à la fois une danse, un chant et un éclat de lune, mais par-dessus tout, l’histoire qu’il raconte est, et restera à jamais, celle de la Petite Indienne.” La Petite Indienne, c’est Betty Carpenter, née dans une baignoire, sixième de huit enfants. Sa famille vit en marge de la société car, si sa mère est blanche, son père est cherokee. Lorsque les Carpenter s’installent dans la petite ville de Breathed, après des années d’errance, le paysage luxuriant de l’Ohio semble leur apporter la paix. Avec ses frères et sœurs, Betty grandit bercée par la magie immémoriale des histoires de son père. Mais les plus noirs secrets de la famille se dévoilent peu à peu. Pour affronter le monde des adultes, Betty puise son courage dans l’écriture : elle confie sa douleur à des pages qu’elle enfouit sous terre au fil des années. Pour qu’un jour, toutes ces histoires n’en forment plus qu’une, qu’elle pourra enfin révéler. 

C’est dur de trouver les mots pour vous parler de ce livre. Dedans, il y a toute l’horreur du monde et la magie de l’enfance. Je ne sais pas si j’avais déjà lu un roman aussi noir et aussi lumineux à la fois. Betty est un personnage d’autant plus marquant qu’elle existe réellement puisqu’il s’agit de la mère de l’autrice. Un conseil : quand vous ouvrirez ce livre, contemplez la photo de Betty et soutenez son regard sombre. Ressentez le poids de sa colère, puis laissez cette enfant vous prendre par la main et vous raconter son histoire. Laissez-la vous présenter sa famille, cette mère blessée qui se débat dans ses traumatismes, ce père courage qui n’a pas son pareil pour enchanter le quotidien et ces enfants qui, tous, s’efforcent d’exister malgré le poids des secrets enfouis.

Betty est une belle âme, droite et pure. Elle est celle qui voit tout, qui entend tout, celle qu’on prend à témoin et à qui on fait porter des choses trop lourdes. Elle est la gardienne de la mémoire, qui fait revivre ceux qui ne sont plus qu’un souvenir. C’est aussi, enfin et surtout, une magicienne des mots qui s’efforce de transmuter par l’écriture la violence et la cruauté du monde, afin qu’elle-même et ses proches puissent vivre avec leurs blessures. Je l’ai quittée à regret à la fin du roman car j’aurais aimé continuer à faire un bout de chemin avec elle. J’aurais aimé savoir quelle femme, quelle mère elle est devenue. A n’en pas douter, la vraie Betty est une belle personne aussi, car ce roman est un véritable chant d’amour d’une fille à sa mère.

Comme la Betty du roman, Tiffany McDaniel manie les mots avec une poésie poignante. Pour conclure cette chronique, j’aimerais d’ailleurs lui laisser la parole, en soulignant au passage la qualité de la traduction effectuée par mon collègue François Happe pour le compte des éditions Gallmeister. Je crois bien que je n’avais encore jamais autant corné les pages d’un livre ; les passages que j’ai eu envie de retenir sont si nombreux que je ne peux pas tous les reproduire ici, mais en voici un florilège :

« Des citrouilles creusées en lanternes accrochées à l’extérieur des maisons, prêtes à me saluer avec leur sourire et leurs yeux en triangle. Des bonbons achetés à l’épicerie dont les emballages crissent dans les sachets tandis que les feuilles mortes s’envolent hors d’atteinte du vieil homme trop fatigué pour les mettre en tas. Une écharpe violette emportée par le vent dans un chemin de terre et une corneille quelconque qui passe dans le ciel. Voilà ce que signifie pour moi le mois d’octobre. Un cercle envahissant d’ombres automnales, de fantômes et de mères. »

« Emily Dickinson avait partagé sa sensibilité de poète pour que mon père sache que le texte le plus sacré se lit dans la façon dont les êtres humains riment ou ne riment pas les uns avec les autres, laissant à John Steinbeck le soin de mettre dans le cœur de mon père une boussole afin qu’il puisse toujours vérifier qu’il était bien à l’est d’Eden et légèrement au sud du paradis. Pour ne pas être en reste, Sophia Alice Callahan s’était assurée qu’une partie de mon père resterait à jamais un enfant de la forêt, tandis que Louisa May Alcott avait mis en mots toute la loyauté et l’espoir que contenait son âme. C’était à Theodore Dreiser qu’était revenue la tâche d’écrire pour mon père la tragédie américaine qui devait être son destin, non sans que Shirley Jackson l’ait d’abord préparé aux horreurs qui devaient accompagner cette tragédie. »

« En soupirant, j’ai examiné mon reflet. Ma peau, assombrie par le soleil d’été, était d’une couleur chaude, pas très différente de celle de notre jardin après la pluie. J’avais toujours pensé que c’était une belle couleur, le jardin après la pluie. Et pourtant je voulais être une enfant aux yeux clairs, trop pâle pour vivre sur une terre aride. Tout au moins, tout le monde, à part Papa, semblait me dire que c’était ce que je devrais vouloir. Rechercher un autre visage, un visage qui serait blafard sous le clair de lune. Mais tandis que je m’attardais devant mon image dans le miroir, je me suis demandé ce qu’il pouvait y avoir de si terrible dans mon apparence. […] Papa disait toujours que nous étions les descendants de grands guerriers. Cette grandeur n’était-elle pas en moi ? La puissance d’une femme immémoriale, mais jeune en son temps. Je l’imaginais telle qu’elle avait été. Son esprit farouche. Sa bravoure incontestable. Comment pourrais-je ne pas être aussi puissante ? Comment pourrais-je ne pas me trouver belle alors que je la voyais comme la plus belle de toutes les femmes ? »

Je refermerai cette chronique en précisant que Betty est un roman sublime dont on ne ressort pas indemne. Il contient des descriptions de violences sexuelles et de maltraitance psychologique et il faut avoir le cœur bien accroché pour aller au bout de certains passages. Les mots ont certes un pouvoir thérapeutique, mais certaines parties du récit sont susceptibles de raviver de douloureuses blessures chez certain.e.s. De ce fait, je vous laisse décider en toute connaissance de cause si vous vous sentez prêt.e.s à le lire ou pas.

Cette lecture me permet de valider la catégorie « Des Sakuma Drops au milieu des lucioles » dans le menu « Automne frissonnant » du Pumpkin Autumn Challenge 2022. Elle coche en effet toutes les cases : historique / drame/ biographie / mémoire / frère et sœur. Betty me permet aussi de valider mon challenge personnel qui était de lire au moins 44 livres cette année.

16 commentaires sur “[Coup de cœur lecture] Tiffany McDaniel – Betty

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