Culture

[Coup de cœur lecture] José-Luis Munuera – Un chant de Noël (Une histoire de fantômes)

BD Charles Dickens Christmas Carol Dargaud

Londres, 1843. Tous les habitants, les mieux lotis comme les plus démunis, s’apprêtent à fêter Noël. Tous, à l’exception de Scrooge. Aux yeux de cette riche commerçante, insensible au malheur des autres comme à l’atmosphère de liesse qui baigne la cité, seuls le travail et l’argent ont de l’importance. On la dit radine, égoïste et mesquine. Elle préfère considérer qu’elle a l’esprit pratique. Et tandis que les festivités illuminent la ville et le coeur de ses habitants, Scrooge rumine sa misanthropie… Une nuit, des esprits viennent lui rendre visite. Ils l’emmènent avec eux, à la rencontre de la jeune fille qu’elle était, quelques années plus tôt, lorsque la cupidité n’avait pas encore rongé son coeur. Mais aussi à la découverte de celle qu’elle aurait pu devenir si elle avait choisi la voie de la bonté…

Tout le monde connaît Un chant de Noël. Ebenezer Scrooge, Tiny Tim et les fantômes des Noëls passés, présent et à venir n’appartiennent plus tout à fait à Charles Dickens, ils existent dans notre imaginaire collectif aux côtés des plus grands héros de la littérature. Leur histoire est sans doute mon conte de Noël préféré, aussi ne pouvais-je pas passer à côté de cette nouvelle adaptation en BD, ne serait-ce, au premier abord, que pour ses dessins sublimes à l’atmosphère délicieusement sombre. C’est un Londres sale et pollué que Munuera nous donne à voir ; la neige ne parvient pas à masquer les ravages de la révolution industrielle, porteuse de progrès qui ne bénéficient pas à toute la population, loin s’en faut. Les couleurs de Sedyas renforcent l’impression que la ville étouffe, et ses habitants avec ; on est loin d’un décor de carte de Noël ! Les sources de lumière et de chaleur sont peu nombreuses, mais elles explosent comme des lueurs d’espoir au sein de ces tableaux lugubres.

Pour avoir vu passer quelques planches, je m’attendais à aimer l’aspect purement graphique de la BD. En revanche, je ne me doutais pas que la réécriture allait me plaire à ce point. Là où Dickens dressait le portrait des maux de son époque, Munuera, en transformant Scrooge en femme, s’en prend violemment au patriarcat. Qu’est-ce qui a donc poussé cette femme à fermer son cœur ? Pourquoi a-t-elle cessé de s’intéresser aux autres ? Plus on avance dans le récit et plus on est amené à la considérer d’un autre œil. Oui, elle est aveugle et sourde aux problèmes des autres et oui, elle a besoin de s’ouvrir et de se réconcilier avec sa propre humanité. Mais les critiques acerbes à son égard ne sont-elles pas aussi le reflet d’une société que l’ambition et la réussite des femmes dérange ? Notre héroïne, en tout cas, ne manque pas de lucidité :

« Dans ce monde, une femme n’a que peu d’options. En réalité, elle n’en a que deux : être une sainte… ou une sorcière. Vous comme moi savons qu’aucune femme n’est ni tout à fait l’une, ni tout à fait l’autre. Mais vous comme moi avons choisi notre camp. »

Loin de trembler devant les fantômes, Scrooge leur tient tête avec un remarquable pragmatisme. Et si elle accepte, comme dans la version originale, de se confronter à ses propres défauts, elle ne se prive pas d’apostropher celui qui les envoie, ce dieu qui demande à tout le monde de faire un effort de bonté et de charité une fois par an mais qui semble fermer les yeux sur la misère le reste du temps. Là encore, j’y ai vu une dénonciation de l’hypocrisie de notre société, et j’ai trouvé ça assez réjouissant.

Vous l’aurez compris, j’ai adoré cette relecture moderne d’un grand classique de Noël et je vous la recommande vivement !

Cette lecture me permet de valider la catégorie « Un chant de Noël » dans le menu « Magie de Noël » du Cold Winter Challenge 2022-2023 car elle correspond parfaitement à la consigne « réécriture de conte » !

16 commentaires sur “[Coup de cœur lecture] José-Luis Munuera – Un chant de Noël (Une histoire de fantômes)

  1. C’est un bon moment de lecture aussi ! Les messages s’entremêlent un peu mais sont intéressants et font réfléchir. C’est vrai qu’il y a l’hypocrisie d’un côté, la misogynie de l’autre et l’humanité qui au départ manque cruellement à Mr et Mrs Scrooge ! J’aimerais bien la relire au format papier.

    Aimé par 1 personne

    1. Au format papier, c’est une belle édition de qualité, je te la recommande. Je ne lis pas de BD en version numérique car je ne possède qu’un très vieux Kindle noir et blanc qui va bientôt avoir 13 ans, c’est dire ! Et je n’ai pas de tablette, j’ai l’impression en écrivant cela d’être un dinosaure 😀

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