Le sens des mots (et le poids de notre société misogyne)

Words can hurt words can kill

L’autre jour, à table, mon fils de 9 ans s’est exclamé : « Toute façon, ces filles-là, c’est des pétasses. »

« C’est bien vrai », a renchéri sa sœur, bientôt 12 ans.

Il y a 2 énormes problèmes dans cette déclaration. Le premier, c’est que mes enfants n’ont parfois aucune conscience de ce que veulent réellement dire les mots qu’ils emploient. Et ça, c’est un problème auquel je me heurte très souvent. Ces mots-là, ils les entendent dans la cour de récré ou dans les vidéos de gamers qu’ils regardent sur YouTube. J’ai bien envisagé de censurer les dites vidéos, mais je me suis dit qu’ils trouveraient toujours un moyen de contourner l’interdiction. (C’est ce que j’aurais fait à leur âge.) Je m’efforce donc, inlassablement, de leur expliquer le sens – et le poids – des mots qu’ils entendent. Ils ont bien compris que cela traduisait une émotion (colère ou frustration, le plus souvent), mais pas la portée du mot, son impact, sa violence. Pour eux, « pétasse » veut simplement dire « fille qui se la pète ». Sauf que je veux bien qu’on vienne me dire que c’est le sens moderne du mot, il en a quand même un autre, de sens. Et celui-là est autrement plus violent.

Le 2e problème, c’est bien évidemment le regard que portent des enfants sur certaines de leurs camarades. On les a toutes connues, ces filles super jolies, super bien habillées, coiffées et (à partir d’un certain âge) super bien maquillées. Et c’est vrai que, quand j’avais l’âge de mes enfants, ces filles-là me faisaient sentir, à moi la petite grosse intello, que je n’étais pas digne de respirer le même air qu’elles. Visiblement, ça n’a pas beaucoup changé. Les geeks règnent sur Hollywood mais toujours pas sur les cours de récré.

Ce qui a changé, c’est ma vision des choses. Parce que, maintenant, je sais que ces filles que je trouvais parfois franchement insupportables ont été et sont encore victimes, comme n’importe quelle femme, de la schizophrénie de notre société misogyne. D’un côté, on leur dit : « Mets-toi en valeur, achète les dernières fringues à la mode, les produits de beauté hors de prix, fais marcher la société de consommation. » De l’autre on s’offusque : « Si tu t’habilles comme ça, viens pas te plaindre s’il t’arrive des bricoles. » Sois jolie, mais pas trop non plus, sinon t’es forcément une pute, une salope. Voilà ce que sous-entend ce « pétasse » qu’ont appris mes enfants, même s’ils n’ont pas conscience de la violence du mot. (Maintenant, si.)

On a beau les éduquer dans des valeurs de tolérance et de respect, il se trouve toujours une influence extérieure pour nous rappeler que la misogynie se porte bien, merci pour elle. Alors mon chéri et moi relevons les mots qui fâchent, les mots qui blessent. Inlassablement, on explique, on interpelle les enfants, on essaie de les amener à réfléchir par eux-mêmes.

Evidemment, on ne baisse pas les bras.

Mais, clairement, y a du boulot.

Photo tirée de la campagne de Richard Johnson contre la violence verbale et trouvée sur le site du Démotivateur


6 réflexions sur “Le sens des mots (et le poids de notre société misogyne)

    1. Magnifique article et réflexion ❤ Je me reconnais bcp dans ton propre vécu. "Les geeks règnent sur Hollywood mais toujours pas sur les cours de récré." : J'adore lol ! 😉 ( zut j'avais merdouillé dans mon commentaire, alors j'ai recommencé!)

      Aimé par 1 personne

  1. « la petite grosse intello » c’était moi aussi, avec lunettes, appareil dentaire, permanente choucroute et boutons ;-). Encore que, avec le recul, je n’étais pas « grosse » ( surtout à côté des deux armoires à glace qu’il y avait dans ma classe mais comme elles n’étaient pas « intello », ça passait beaucoup mieux bizarrement) ; je crois que le côté intello pèse beaucoup (ha ha) dans le regard que les autres portent sur toi.

    Je reste très vigilante aussi vis à vis de mes enfants. Je crois que ça a fonctionné au-delà des mes espérances avec N°4 qui a banni de son vocabulaire de 15 ans tout « pétasse », « salope » et autre « pute ». Après, j’avoue que je ne suis moi-même pas très tendre dans mes jugements (mais sans utiliser de vocabulaire fleuri) envers les parents des petites demoiselles de 11/12 ans qui viennent au collège avec tous les artifices à leur disposition (il y en a quand même qui te font des vidéos youtube pour te présenter leurs 6 tubes de ràl MAC, j’hallucine), juchées sur des talons que même moi je n’arriverais pas à porter toute une journée (votre dos les filles, il est en pleine croissance et vous le malmenez comme c’est pas permis)… Restes de jalousie de collégienne qui n’avait pas le droit de se maquiller (même pas du mascara) et qui a eu le droit seulement une fois au lycée sans doute 😉

    Ça me rassure, quelque part, de voir une maman plus jeune que moi penser les mêmes choses à propos du poids des mots. Combien de fois ai-je pu batailler à ce sujet avec mon ex qui me reprochait d’être trop vieux jeu dans mes définitions, ou qui s’extasiait devant les filles à moitié nues de clips vidéos, devant les enfants (les miens et les nôtres) à coup de « elle est bonne celle-là » (entre autres).

    Oui il y a du boulot et je trouve que ça s’intensifie depuis quelques années…

    J'aime

  2. Moi, j’étais la sale intello… je ne te dis pas comment je l’ai bien vécu… et quand j’ai eu une meilleure amie, c’était la top beauté canon de la classe… mais ce n’était une pêtasse… loin de là, en tout cas pas pour moi…
    Tu as tellement raison, en ce qui concerne la sensibilisation des enfants : ils utilisent parfois des mots qui font frémir. A la maison, on essaye de beaucoup parler avec la poulette, de lui expliquer les choses… on essaye de lui inculquer des valeurs d’humanité mais bon… elle est encore petite, à voir dans le futur comment cela va se passer…
    omme dit Axelle, je trouve aussi que cela s’intensifie… Je dis souvent que toute la société « tend à nous renvoyer à notre vraie place, au fond de la cuisine »… C’est bien sûr du second degré dans ma bouche, mais c’est un sentiment poisseux et très présent ces derniers temps…
    Bisous

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s